Projet
[00:00:03] Générique [00:00:04] ... [00:00:12] -Après la Seconde Guerre mondiale, [00:00:15] la Russie est à nouveau en première ligne [00:00:17] pour protéger le monde entier contre le fascisme libéral. [00:00:21] Et une vie sans enfants [00:00:23] en est une des manifestations. [00:00:27] -Cette députée russe pro-Poutine relaye la propagande du régime : [00:00:31] "Faites des enfants, le pays en manque cruellement." [00:00:35] Bienvenue dans cet "Arte Reportage" [00:00:37] qui s'intéresse à la question de l'enfance. [00:00:40] Nous irons en Syrie en 2e partie d'émission. [00:00:43] Direction donc la Russie, [00:00:45] où le taux de natalité est en chute libre. [00:00:48] Il est au plus bas depuis deux ans : 1,4 enfant par femme. [00:00:51] Il faudrait qu'il atteigne 2,1 [00:00:54] pour stabiliser la population, d'après les démographes. [00:00:58] Le régime fait feu de tout bois [00:01:00] pour inciter les couples à se reproduire en masse. [00:01:03] Puisque l'État pense que c'est la mère des batailles, [00:01:06] il accorde de juteuses allocations familiales [00:01:09] et offre des terrains aux citoyens féconds. [00:01:13] Problème : derrière le discours officiel [00:01:15] et les promesses, il y a une réalité moins glorieuse. [00:01:19] Les familles sont logées dans des lieux isolés [00:01:22] qui manquent de tout. [00:01:23] Dans un pays où tourner devient très difficile, [00:01:26] reportage coordonné par Niko Karasek. [00:01:31] -Perdu dans la campagne, [00:01:32] à 200 km au sud de Moscou, le village [00:01:35] de Lichuny. Un village isolé où vivent les Zaretskij [00:01:39] et leurs cinq enfants. Une famille nombreuse, [00:01:43] une famille modèle dans la Russie de Poutine. [00:01:49] -Quand on a commencé [00:01:51] à sortir ensemble, je lui ai demandé : [00:01:54] "Combien d'enfants tu voudrais ?" Elle a répondu deux ou trois. [00:01:58] J'en voulais six. [00:01:59] Aucun de nous deux n'a eu ce qu'il voulait. [00:02:02] Mais cinq enfants, c'est très bien. [00:02:09] -En Russie, faire des enfants est un acte de patriotisme, [00:02:13] un mot d'ordre du président Poutine, qu'il martèle [00:02:16] régulièrement à ses concitoyens. [00:02:21] -Le plus important pour une famille [00:02:24] est de faire des enfants [00:02:26] de les élever pour préserver l'espèce humaine [00:02:29] et pour assurer la survie de notre peuple multinational. [00:02:33] Nous observons ce qui se passe [00:02:35] dans les États où les normes familiales [00:02:38] sont sciemment réduites à néant, où des peuples sont menés [00:02:42] vers l'extinction et la dégénérescence. [00:02:44] Mais nous, nous choisissons la vie. [00:02:54] -Notre famille s'est agrandie [00:02:56] en 2013, et l'État donne des parcelles de terrain [00:03:00] aux familles nombreuses. [00:03:03] Alors, nous sommes venus ici. [00:03:05] Au départ, il n'y avait absolument rien. [00:03:12] -Depuis plus de 10 ans, l'État russe multiplie [00:03:15] les allocations familiales et offre des terrains gratuits, [00:03:19] la plupart dans des endroits reculés. [00:03:22] C'est ainsi que les Zaretskij ont pu construire leur maison. [00:03:30] L'objectif : relancer le taux de natalité. [00:03:34] Celui-ci est en forte baisse [00:03:36] depuis plusieurs années et se situe à 1,4 enfant par femme. [00:03:41] Lichuny compte [00:03:43] 868 habitants. [00:03:44] Plus d'une centaine font partie d'une famille nombreuse. [00:03:49] Mais si le terrain est gratuit, pour construire, [00:03:52] les Zaretskij ont dû emprunter, comme toutes les familles, ici. [00:03:57] Et en Russie, les taux d'intérêt sont actuellement [00:04:00] d'au moins 20 %. [00:04:01] Parfois même, au-delà de 30 %. [00:04:05] Musique monotone [00:04:07] ... [00:04:13] -Tu y arrives seul ? [00:04:15] Fais attention. [00:04:18] -Vladimir a construit la maison lui-même. [00:04:21] Par manque d'argent, il utilise des matériaux à bas coût. [00:04:26] En Russie, le climat est impitoyable, [00:04:29] et Vladimir passe presque tous ses jours de congé [00:04:32] à réaliser les travaux de finition. [00:04:35] Ici, savoir se débrouiller seul [00:04:38] est indispensable. [00:04:44] -On va isoler un côté de la façade [00:04:47] pour terminer une des pièces de la maison. [00:04:51] C'est nécessaire, parce qu'il y a des entrées de vent. [00:04:58] Et il fait très froid, à l'intérieur. [00:05:03] -Au début, la famille se chauffait au bois. [00:05:06] L'un des adultes devait veiller la nuit [00:05:08] pour éviter que le feu ne meure. [00:05:15] Il y a un an, [00:05:16] le chauffage électrique a été installé, mais la maison [00:05:20] est mal isolée, [00:05:22] ce qui fait grimper la facture d'électricité. [00:05:25] -Il y a toujours [00:05:27] des petits travaux. [00:05:28] On doit reprendre beaucoup de choses. [00:05:32] Il faut s'occuper du chauffage. Il y a toujours à faire. [00:05:47] -En 2014, l'administration [00:05:49] nous a attribué ce terrain [00:05:50] et en 2016, on s'est installés ici. [00:05:54] On nous a promis [00:05:55] que les chemins d'accès seraient aménagés, [00:05:58] que des infrastructures seraient créées. [00:06:01] Et là, on est en 2025. Ça fait 11 ans. [00:06:05] À l'époque, on nous disait sans cesse : [00:06:08] "Dans deux ans, tout sera fait." [00:06:10] Alors, on attendait. [00:06:13] Chaque année, de nouvelles familles [00:06:15] arrivent ici. [00:06:16] Elles croient qu'elles changeront les choses. [00:06:20] Elles relancent l'administration. [00:06:23] On demande des chemins d'accès, [00:06:25] le raccordement au gaz, l'éclairage public. [00:06:28] Chaque année, on insiste. [00:06:34] Mais au bout du compte, on a l'impression [00:06:36] que toutes les familles se font avoir. [00:06:53] -Lundi, 7h du matin. [00:06:56] Olga et son fils Kirill, 18 ans, emmènent les deux plus jeunes [00:07:01] à l'école primaire et Vasilisa, la dernière, [00:07:04] à la maternelle. [00:07:06] Ils n'ont pas l'argent pour une voiture. [00:07:09] L'éclairage public est rudimentaire. [00:07:15] -Nikita, Ilia ! Tenez, prenez la lampe de poche. [00:07:24] -Les deux jeunes garçons, de 10 et 12 ans, [00:07:27] empruntent un chemin à travers champs [00:07:29] pour rejoindre l'arrêt du car, [00:07:31] à 1,4 km de chez eux. [00:07:35] Olga et son fils aîné se relayent pour porter Vasilisa, [00:07:40] âgée de 5 ans. [00:07:46] -Ce n'est pas facile [00:07:48] de porter la petite. On fait ce chemin [00:07:51] tous les jours et c'est difficile [00:07:54] à cause de la boue. [00:07:55] Moi, je fais ce trajet deux à trois fois par jour. [00:08:00] Une fois pour emmener la petite et pour aller la récupérer. [00:08:05] Et pour faire mes courses. [00:08:07] Donc, je le fais au moins deux à trois fois. [00:08:17] -Après 1,5 km et près de 40 min de marche, [00:08:21] ils arrivent à l'école. [00:08:32] Lichuny n'est pas une exception. [00:08:34] Beaucoup de familles nombreuses vivent la même chose en Russie, [00:08:38] au fin fond de nulle part. [00:08:45] -Avant, il n'y avait qu'une planche pour traverser. [00:08:49] Mais mon mari et mes garçons [00:08:51] ont construit cette passerelle. [00:08:53] Ça permet de traverser à peu près normalement. [00:08:57] Mais les chemins sont boueux. J'espère qu'il gèlera bientôt. [00:09:00] Si le niveau de l'eau est bas, [00:09:03] ça va, mais quand il monte, [00:09:05] on ne peut parfois plus traverser. [00:09:09] Musique douce [00:09:13] ... [00:09:18] Voilà notre flaque préférée. J'ai les pieds gelés. [00:09:21] ... [00:09:32] Notre maison se trouve là-bas. [00:09:36] Mes enfants viennent jouer là. [00:09:41] Avant, des morceaux d'asphalte traînaient, [00:09:44] mais ils ont été réutilisés. [00:09:47] Les enfants ont construit un banc pour s'asseoir. [00:09:51] Ici, au moins, il y a de l'éclairage [00:09:53] et je les vois. [00:10:07] Récemment, il y a eu un petit incendie chez nous. [00:10:11] Mon petit garçon s'est brûlé et on a dû appeler l'ambulance, [00:10:15] mais le véhicule n'a pas pu atteindre notre maison. [00:10:18] Il s'est enlisé. [00:10:19] Il a fallu commencer par le désembourber. [00:10:23] J'ai porté mon fils jusqu'à l'ambulance. [00:10:26] Il n'y avait pas moyen de faire autrement. [00:10:29] En nous voyant, les secouristes ont demandé : [00:10:32] "Comment vous pouvez vivre ici ?" [00:10:36] On a répondu qu'on partirait si on pouvait, [00:10:39] mais qu'on n'a pas d'autre solution. [00:10:42] Nous n'avons pas les moyens de payer un loyer. [00:10:46] Avec cinq enfants, impossible de vivre en appartement. [00:10:50] Il n'y aurait pas assez de place. [00:10:57] -Réaliser un reportage [00:10:59] en Russie est aujourd'hui très difficile. [00:11:02] Plusieurs familles [00:11:04] qui avaient accepté de nous parler ont annulé et ici, à la campagne, [00:11:08] interroger les passants est impossible. [00:11:12] Le pays est bâillonné par la crainte de représailles. [00:11:17] Olga et sa famille ont témoigné, car d'année en année, [00:11:21] sans espoir de changement, ils sont de plus en plus [00:11:24] désespérés. [00:11:30] -Nous ne sommes pas raccordés au gaz. [00:11:32] Nous avons dû nous battre pour obtenir l'électricité. [00:11:36] Les routes ne sont pas asphaltées et il n'y a pas d'éclairage. [00:11:42] Notre chemin d'accès n'est pas éclairé. [00:11:44] On doit se déplacer avec des lampes de poche. [00:11:48] -Des conditions de vie éloignées des promesses de Poutine. [00:11:56] -Il est important [00:11:57] que les familles bénéficient de bonnes conditions. [00:12:02] Et il ne faut en aucun cas que leur niveau de vie baisse [00:12:06] du fait de la naissance d'un autre enfant. [00:12:12] Il faut [00:12:13] que tout le monde comprenne [00:12:15] à quel point c'est un bonheur d'être mère. [00:12:22] -Pour ses cinq enfants, la famille perçoit chaque mois [00:12:25] 56 000 roubles, soit environ 600 euros [00:12:29] dans un pays où le salaire minimum est de 300 euros. [00:12:35] Olga a des journées bien remplies. [00:12:38] Après son trajet [00:12:40] sur des chemins boueux, elle gère la lessive [00:12:43] et le ménage. [00:12:49] -Chaque mois, plusieurs paires de chaussures s'usent. [00:12:53] Celles-ci sont encore en bon état. [00:12:58] Mon fils a porté celles-ci pendant un mois. [00:13:02] J'ai déjà essayé de les recoller. [00:13:05] Je fais ce que je peux, mais ça ne tient pas. [00:13:12] -Pourtant, avec la guerre en Ukraine, [00:13:15] la famille nombreuse [00:13:16] est importante pour le pouvoir russe. [00:13:18] Il s'agit de fournir à Poutine assez de soldats [00:13:21] pour continuer à mener [00:13:22] ce qu'il appelle son "opération spéciale". [00:13:25] Dans les campagnes, faute d'opportunités, [00:13:27] l'engagement dans l'armée est souvent la seule option. [00:13:32] -Après la Seconde Guerre mondiale, [00:13:34] la Russie est à nouveau en 1re ligne [00:13:36] pour protéger le monde entier [00:13:37] contre le danger mondial que représente le fascisme libéral. [00:13:41] Et une vie sans enfants [00:13:43] est une des manifestations de ce fascisme. [00:13:46] -Pour tenter d'enrayer la chute démographique, [00:13:49] Moscou a aussi fait adopter, en 2024, [00:13:51] des lois conservatrices, comme celle interdisant [00:13:54] de promouvoir la vie sans enfants. [00:13:57] Ne pas vouloir un enfant est perçu comme un délit [00:14:00] contre la nation. Une publication dans ce sens [00:14:04] est passible de sanctions sévères. [00:14:06] Les blogueuses ne s'expriment sur le sujet [00:14:08] que depuis l'étranger. [00:14:11] -Autrefois, on ne faisait rien pour protéger [00:14:14] les femmes. On ne criminalisait pas [00:14:16] les violences conjugales. [00:14:18] Là, on nous prive de droits fondamentaux. [00:14:21] Des millions de personnes vont voir leur vie détruite. [00:14:25] Ils ne veulent pas avoir des citoyens autonomes [00:14:28] ni des familles saines avec des enfants épanouis. [00:14:31] Mais c'est d'obtenir une masse docile de citoyens [00:14:34] qui travaillent dans des usines [00:14:36] et qui acceptent de mourir à la guerre. [00:14:40] -Malgré nos efforts, aucune féministe vivant en Russie [00:14:43] n'a souhaité s'exprimer devant notre caméra. [00:14:46] La peur du pouvoir est présente [00:14:48] à tous les niveaux de la vie quotidienne. [00:14:50] Même les influenceuses beauté [00:14:52] ne sont plus en sécurité. [00:14:57] -Je suis Nino, blogueuse depuis 2 ans. [00:15:00] Je parle surtout de sujets liés à la beauté, [00:15:03] comme les massages du visage. [00:15:05] Mes conseils s'adressent à un public principalement féminin. [00:15:09] Et cette activité est mon métier à plein temps. [00:15:15] -Le blog de Nino, suivi par 35 000 abonnés, [00:15:18] est totalement apolitique. [00:15:26] -Quand j'ai entendu parler de cette loi, [00:15:28] je me suis dit que mon blog ne serait pas concerné. [00:15:31] Mais je me rends compte [00:15:32] que ça me concerne. [00:15:34] Je parle très peu de ma vie privée. [00:15:36] Mais j'ai évoqué le fait que certains contraceptifs [00:15:39] pouvaient aider contre l'acné. [00:15:41] Ça ne fonctionne pas pour toutes les femmes, [00:15:44] mais moi, ça m'a beaucoup aidée. [00:15:47] -Voilà comment un blog beauté devient politique. [00:15:52] Nino demande conseil à une juriste. [00:15:57] L'avocate Galina Zemskowa est experte [00:16:00] en droit de la famille et en droit numérique. [00:16:07] -Bonjour. Ravie de vous recevoir. Asseyez-vous, je vous en prie. [00:16:12] Vous voulez savoir quoi dire [00:16:14] dans votre blog sans enfreindre la loi [00:16:16] qui interdit de promouvoir une vie sans enfants. [00:16:19] -Exactement. [00:16:21] -Les consultations de ce genre sont de plus en plus nombreuses. [00:16:25] Des féministes ont été condamnées [00:16:27] à des milliers d'euros d'amende [00:16:29] pour des publications apparemment anodines. [00:16:32] Nino veut s'assurer d'être dans les clous. [00:16:37] -Est-ce que ça concerne les stories [00:16:39] qui disparaissent au bout de 24 heures ? [00:16:42] Ou les reels ? Ça fait une différence ? [00:16:45] -Ça ne fait aucune différence. [00:16:47] Si quelqu'un fait une capture d'écran [00:16:49] et l'envoie aux autorités, vous serez sanctionnée. [00:16:52] Pour un particulier, la sanction peut être [00:16:55] de 100 000 roubles, soit 1 000 euros. [00:16:57] Pour une organisation, ça peut être 200 000 roubles, [00:17:00] ou alors, ça peut être 90 jours d'interdiction d'exercer. [00:17:05] -Depuis l'invasion de l'Ukraine, [00:17:07] la délation est devenue le sport national [00:17:10] de ceux qui se veulent fidèles au régime. [00:17:12] Le gouvernement encourage la lutte contre les traîtres [00:17:15] et les esprits critiques. [00:17:20] La juriste Galina Zemskowa explique à Nino [00:17:22] comment s'exprimer pour ne pas être sanctionnée. [00:17:27] -Il faudrait publier ceci : [00:17:29] "Je ne vais pas avoir d'enfant dans l'immédiat, [00:17:32] mais quand ce grand bonheur m'arrivera, [00:17:34] je vous en informerai immédiatement." [00:17:37] Dites votre opinion de cette façon, [00:17:38] mais n'incitez pas vos abonnés à ne pas avoir d'enfants. [00:17:42] Précisez que vous voulez avoir des enfants un jour, [00:17:45] et que vous partagerez ça avec vos abonnés. [00:17:50] -Les publications et les commentaires [00:17:52] se font souvent de manière anonyme [00:17:54] ou en chat privé. [00:17:55] La loi contre la "propagande anti-enfants" [00:17:58] ne concerne pas qu'Internet : [00:18:00] des films et des livres disparaissent [00:18:02] eux aussi de l'espace public. [00:18:08] Depuis peu, [00:18:09] la publicité pour les contraceptifs a également été restreinte. [00:18:13] Le régime réduit de plus en plus [00:18:15] la liberté d'expression. [00:18:21] -Il y a des propos qu'il vaut mieux éviter. [00:18:26] Si une amie a un enfant et qui est très fatiguée, [00:18:29] ne dites pas : "Heureusement que je n'ai pas d'enfant." [00:18:37] Il faut présenter les choses d'une tout autre manière : [00:18:41] "Mon amie a eu des moments difficiles, [00:18:43] mais je l'ai aidée, elle se sent mieux [00:18:46] et elle a retrouvé toute son énergie." [00:18:49] Il faut montrer que malgré tout, ça vaut la peine. [00:18:56] -Nino est célibataire [00:18:57] et ne compte pas avoir d'enfant pour le moment. [00:19:00] Mais la pression sociale [00:19:01] pour inciter les femmes à tomber enceintes [00:19:03] le plus tôt possible ne cesse d'augmenter. [00:19:10] -Une femme devrait avoir son 1er enfant à 19 ou 20 ans. [00:19:13] Cela permettrait à une famille d'avoir 3, 4 enfants ou plus. [00:19:18] Et c'est exactement [00:19:19] ce que notre président veut pour l'avenir. [00:19:24] -Retour à Lichuny. [00:19:26] Une fois par mois, Olga Zaretskaja [00:19:29] se rend au marché avec son fils aîné. [00:19:33] La famille n'a pas les moyens d'acheter une voiture. [00:19:36] Le taxi est donc leur seule option pour se déplacer. [00:19:51] Olga a eu son 1er enfant dès 19 ans [00:19:54] et n'a pas pu se former à un métier. [00:19:57] Mais les aides de l'État [00:19:58] ne suffisent pas à joindre les deux bouts. [00:20:05] -Et un sachet de bonbons. [00:20:08] On va prendre la même chose que d'habitude. [00:20:11] -Sucre, huile, farine, c'est ça ? [00:20:13] -Oui. -50 kg de chaque ? [00:20:15] -Non, on n'a pas besoin d'autant de farine, [00:20:17] on ne la mangera pas. [00:20:19] Je vais en prendre 10 kg, ça suffira. [00:20:31] Bon, on peut y aller. [00:20:34] Musique calme [00:20:35] ... [00:20:50] -Vladimir vient de finir sa journée. [00:20:53] Son travail à l'entrepôt lui rapporte [00:20:55] à peine 300 euros par mois. [00:20:57] Auxquels s'ajoutent les revenus occasionnels [00:20:59] que gagne Kirill, le fils aîné, avec des petits boulots. [00:21:04] Dans les campagnes, il est difficile [00:21:06] d'avoir un emploi fixe. Avec les allocations familiales, [00:21:10] la famille dispose d'environ 1 000 euros par mois. [00:21:13] Avec, il faut acheter des bouteilles de gaz, [00:21:15] car la maison n'est pas raccordée au réseau. [00:21:21] -Quand la bouteille de gaz est vide, nos voisins nous aident. [00:21:25] Plus que des voisins, ce sont des amis. [00:21:28] Ils viennent chercher la bouteille vide et la remplissent [00:21:32] sans rien demander en échange. [00:21:40] Ici, il faut s'entraider. [00:21:43] -En Russie, [00:21:44] plus de 1,5 million d'enfants de familles nombreuses [00:21:47] vivent sous le seuil de pauvreté. [00:21:52] -Allez, venez à table ! [00:21:58] Passe-moi le pain. [00:22:06] -Pour les familles avec 3 enfants ou plus, [00:22:09] le risque de pauvreté [00:22:10] est 5 fois plus élevé que pour celles [00:22:13] avec un seul enfant. [00:22:21] Propos en russe [00:22:23] ... [00:22:25] ... [00:22:36] Kirill, 18 ans, travaille depuis l'âge de 13 ans. [00:22:40] Il y a 2 formations : menuisier et soudeur. [00:22:43] Mais à part des petits boulots, il n'y a rien dans la région. [00:22:48] Au moins, il peut aider sa famille à s'en sortir. [00:22:52] Pour l'instant. [00:23:02] -Ma mère avait besoin d'une machine à laver, [00:23:04] et on n'avait pas assez d'argent pour en acheter une. [00:23:07] Alors, j'ai commencé [00:23:09] à économiser de l'argent en cachette pour lui en offrir une. [00:23:13] Ça m'a pris du temps, [00:23:15] mais j'ai fini par y arriver. [00:23:19] Quand je lui ai offert, [00:23:21] ma mère était tellement heureuse qu'elle a fondu en larmes. [00:23:30] -Comme il y a 18 ans, [00:23:31] Kirill sera appelé par l'armée au printemps. [00:23:35] Ses parents essaient de le faire déclarer inapte, [00:23:38] mais il y a peu de chances que les autorités acceptent. [00:23:41] Mais Olga et Vladimir [00:23:43] préfèrent ne pas en parler devant la caméra. [00:23:46] La situation politique les incite, eux aussi, à la prudence. [00:23:51] -Nous nous sommes adressés [00:23:53] au président sur nos conditions de vie. [00:23:56] On a écrit des lettres, recueilli des signatures, [00:23:59] et on est même allés à Moscou. [00:24:01] Nos doléances ont été envoyées à Kalouga, la capitale régionale. [00:24:05] On nous a dit : "Vous avez ce qu'il vous faut. [00:24:08] De quoi vous plaignez-vous ?" [00:24:13] -Malgré la volonté de soutenir la natalité, l'administration [00:24:17] ne semble pas s'intéresser [00:24:18] au quotidien des familles nombreuses qui essaient de survivre [00:24:22] dans les villages reculés et sous-développés. [00:24:26] -Un jour, on s'en ira. [00:24:28] On s'y prépare du mieux qu'on peut. On est ici [00:24:31] depuis tellement d'années ! [00:24:33] -On en a marre de devoir se battre pour tout : [00:24:35] pour les routes, pour le gaz. [00:24:38] On n'a plus la force de se battre. [00:24:40] Tout ce qu'on veut, c'est partir d'ici. [00:24:45] -Mais difficile d'imaginer comment la famille Zaretskij [00:24:48] pourrait quitter son terrain boueux prochainement. [00:24:51] Et comment la Russie [00:24:53] va pouvoir freiner le déclin démographique. [00:24:56] Depuis 1991, [00:24:58] le pays a perdu près de 5 millions d'habitants. [00:25:19] -En Syrie aussi, il manque des enfants. [00:25:21] Ceux qui, durant la dictature de Bachar Al-Assad, [00:25:23] ont été arrachés à leur famille, des opposants au régime. [00:25:27] Ces gamins ont été confiés aux services secrets [00:25:29] qui les ont placés dans des institutions [00:25:32] sous la tutelle du régime. [00:25:33] Ou dans des familles stériles. [00:25:35] Parfois à l'étranger, dans des milices armées. [00:25:38] Une vie, en somme, [00:25:39] qui n'en est plus une pour ces enfants. [00:25:41] Combien sont-ils dans ce cas ? [00:25:43] Des milliers, sans aucun doute, [00:25:45] même si aucun chiffre précis n'est avancé. [00:25:48] Le pouvoir actuel [00:25:49] a créé une commission en charge de ce dossier, [00:25:52] mais les enquêtes sont difficiles : [00:25:54] manque de personnel, manque de données, [00:25:56] manque d'outils informatiques... [00:25:58] Rediffusion du reportage de Chloé Domat et Sophie Guignon [00:26:02] pour Hikayat. [00:26:03] Musique monocorde [00:26:05] ... [00:26:09] -Tout a été bombardé. [00:26:14] Ça a été [00:26:16] un très grand massacre, dans la Ghouta. [00:26:21] Depuis que le régime criminel [00:26:23] est parti, les gens reviennent. Ils peuvent respirer, parler. [00:26:28] Avant, si quelqu'un donnait son opinion, [00:26:31] le régime le faisait disparaître. [00:26:37] La moitié de la Syrie a disparu. Les familles [00:26:40] cherchent leurs enfants. [00:26:43] -Comme des millions de Syriens, [00:26:45] Malak Ode a payé cher son opposition à la dictature. [00:26:49] Sa maison a été rasée. [00:26:51] Elle vit chez sa soeur dans des conditions [00:26:54] précaires. [00:27:01] -La maison a été touchée par un missile [00:27:04] et le plafond est fendu. [00:27:06] Ça a été mal réparé et l'eau coule à l'intérieur. [00:27:10] Allez, viens. [00:27:13] -Pour son soutien [00:27:14] à la révolution, cette ancienne physiothérapeute [00:27:17] a été emprisonnée deux fois. [00:27:20] -Ma mâchoire a été fracturée. [00:27:22] Ils m'ont donné des coups de pied qui m'ont cassé le bassin. [00:27:28] Ça, c'était la 1re fois que j'ai été arrêtée. [00:27:31] À cause du choc, des taches sont apparues sur ma peau. [00:27:35] Je n'y ai pas fait attention, mais ça a grandi. [00:27:39] Le médecin m'a dit que c'était dû à un choc psychologique. [00:27:43] À cause de la terreur. [00:27:48] -En plus des blessures, Malak porte une plaie [00:27:52] plus profonde encore, celle d'un deuil impossible. [00:28:01] -Voici Mohamed et Maher. [00:28:05] Mohamed avait 19 ans et il avait déserté l'armée. [00:28:09] Maher avait 15 ans. [00:28:11] Ses amis savaient que son frère était déserteur. [00:28:14] Je n'ai pas pris au sérieux [00:28:16] le surveillant qui menaçait de le dénoncer. [00:28:19] Mais il ne plaisantait pas. [00:28:22] Maher a été arrêté à l'école par des hommes du régime. [00:28:27] Ils l'ont frappé avant de l'emmener. [00:28:29] Depuis, je n'ai plus de nouvelles. [00:28:33] -Malak a cherché ses enfants partout. [00:28:36] En vain. [00:28:38] Craignant d'être de nouveau détenue, [00:28:40] elle s'est exilée en Turquie. [00:28:43] -Bonjour. [00:28:46] -Entre 2011 et 2024, [00:28:48] les services de renseignement arrêtent des centaines [00:28:52] de milliers de Syriens. [00:28:54] Enfermés dans les prisons [00:28:56] comme celle de Saidnaya, surnommée "l'abattoir humain", la majorité [00:29:01] sont morts sous la torture. [00:29:03] En décembre 2024, quand les rebelles du groupe HTS [00:29:07] s'emparent du pouvoir, ils ouvrent les cellules. [00:29:12] À l'intérieur, ils filment des femmes et des enfants. [00:29:15] Cris [00:29:18] -N'ayez pas peur. [00:29:21] ... [00:29:24] -Regardez ce pauvre enfant ! [00:29:30] -Après 50 ans de dictature, [00:29:33] les visages des victimes sortent de l'oubli [00:29:36] avec l'un des secrets les mieux gardés de Syrie. [00:29:40] Pendant des années, les services [00:29:42] ont fait disparaître des enfants d'opposants. [00:29:46] Parmi eux, des centaines ont été arrachés [00:29:49] à leurs parents, puis placés [00:29:51] dans des orphelinats sous de faux noms. [00:29:53] Un crime orchestré [00:29:55] par Asma Al-Assad, la Première dame. [00:29:59] -Celle qui peut élever des enfants qui ne sont pas les siens... [00:30:03] est une femme extraordinaire. [00:30:06] -On ignore toujours le sort de ces enfants. [00:30:12] Après huit ans d'exil, Malak est de retour en Syrie [00:30:16] avec une mission : les retrouver. [00:30:19] -Le vrai travail [00:30:20] commence maintenant. [00:30:21] On doit rester debout pour découvrir [00:30:24] la vérité. [00:30:26] Peut-être que les détenus, on peut estimer qu'ils sont morts. [00:30:31] On a peu d'espoir pour eux. Mais les enfants sont quelque part. [00:30:35] Nous allons travailler jusqu'à ce qu'on les retrouve. [00:30:40] -Malak fait partie d'une commission [00:30:42] qui enquête sur les orphelinats impliqués [00:30:45] dans les disparitions, comme celui-ci à Damas. [00:30:50] -Bonjour, je viens du ministère des Affaires sociales. [00:30:56] -La directrice Baraa El-Ayoubi accueillait souvent Asma Al-Assad. [00:31:01] Interrogée par la justice l'été dernier, elle a pu garder [00:31:05] son poste, mais n'a pas livré tous ses secrets. [00:31:08] Face à notre caméra, elle rejoue [00:31:11] les anciens rituels des visites officielles. [00:31:14] -Syrie, mon âme, [00:31:16] tu n'es pas juste de la terre ou un nom gravé [00:31:19] dans les luttes... Votre visite nous honore. [00:31:27] -Durant la guerre, une centaine d'enfants [00:31:30] arrachés à leurs parents en prison ont été placés ici. [00:31:34] -Les enfants arrivaient traumatisés. [00:31:36] Ils pensaient que c'était [00:31:38] une autre prison. [00:31:40] Ils savaient pourquoi leurs parents étaient détenus. [00:31:43] On leur disait : [00:31:44] "Sois gentil. Et si Dieu le veut, Il te rendra tes parents." [00:31:49] Nous avons élevé les enfants des révolutionnaires [00:31:52] et nous en sommes fiers. [00:31:55] -L'ancienne complice du régime a retourné sa veste. [00:31:58] Aux nouvelles autorités, elle dit avoir agi [00:32:00] dans l'intérêt des enfants et les avoir [00:32:03] rendus à leurs parents le jour de la chute d'Assad. [00:32:08] -Ma conscience est tranquille. [00:32:09] Un enfant était mieux ici [00:32:11] qu'avec sa mère qui se faisait tabasser. [00:32:16] -Concernant les enfants remis à leurs familles, [00:32:19] vous avez leur dossier ? -Oui. [00:32:20] -Leurs noms ? -Oui. [00:32:22] -Les noms de famille ? -Oui. [00:32:24] -Ils ont été remis à leurs familles ? [00:32:26] -Oui. [00:32:27] -Aucun n'est resté sans qu'on vienne le chercher ? [00:32:30] Alors, je voudrais consulter [00:32:32] vos dossiers. [00:32:33] On veut rassurer les familles qui demandent : "Où sont [00:32:37] nos enfants ?" [00:32:39] -La directrice refusera de remettre ces dossiers, prétextant [00:32:43] qu'il lui faut un mandat officiel. [00:32:50] -Tout le monde dit : "On devait obéir au régime." [00:32:54] Mais beaucoup ont oeuvré contre le pouvoir [00:32:57] et accompli des choses. [00:32:59] Je sens qu'il y a [00:33:00] des non-dits. [00:33:01] Quelque chose reste caché. [00:33:05] -À ce jour, Malak n'a toujours pas les dossiers [00:33:08] des enfants soi-disant rendus à leurs familles. [00:33:14] Depuis un an, les langues se délient. [00:33:18] Ceux que la dictature aurait voulu [00:33:20] abattre refont surface, comme ici, dans la Ghouta, [00:33:24] dans les entrailles [00:33:26] de cet hôpital clandestin. [00:33:28] Pour éviter les bombardements, [00:33:30] le docteur Mohamed Khatib a déplacé son bloc opératoire sous terre. [00:33:36] -L'entrée du tunnel est en pente. [00:33:39] Ça descend jusqu'à 10 m de profondeur. [00:33:43] Regardez, [00:33:44] des boîtes de lait. Il y avait plein d'enfants. [00:33:47] -Dans cette zone assiégée par le régime pendant six ans, [00:33:51] le docteur soigne [00:33:52] les patients avec les moyens du bord. [00:33:55] -C'était des brancards pour transporter les blessés. [00:34:00] On mettait un bout de tissu au milieu. [00:34:03] On allongeait le blessé ici et on le transportait. [00:34:10] On ressentait [00:34:12] de la douleur, du désespoir, [00:34:15] mais on voulait résister. [00:34:17] Nous avons résisté avec tous les moyens possibles. [00:34:22] -Le docteur Khatib a fourni des échantillons aux Nations unies [00:34:26] pour prouver l'utilisation d'armes chimiques [00:34:29] par les Assad. [00:34:30] -J'étais en haut de la liste de personnes recherchées [00:34:33] par les services de sécurité. [00:34:35] Le pouvoir n'a pas pu m'arrêter. Alors, ils s'en sont pris [00:34:39] à ma famille. [00:34:41] -En 2018, la Ghouta tombe aux mains du régime [00:34:44] et Mohamed Khatib doit se réfugier dans le nord, en zone rebelle. [00:34:50] Sa femme et leurs enfants devaient le rejoindre pour quitter [00:34:54] le pays, mais alors qu'ils refont leurs papiers, ils sont arrêtés. [00:35:00] -Ils nous ont emmenés aux services de renseignement. [00:35:11] L'enquêteur m'a interrogé sur mon mari. [00:35:13] Il disait : "C'est un terroriste. [00:35:16] Il travaille dans les hôpitaux." Il m'a dit d'habiller les enfants. [00:35:20] J'ai demandé : "Où les emmenez-vous ?" [00:35:22] Il a répondu : [00:35:23] "Ça ne te regarde plus." Hala tétait encore. [00:35:27] Comment te décrire ? [00:35:29] Comme si on m'arrachait un morceau de coeur. [00:35:32] J'ignorais où ils allaient. [00:35:38] -J'ai commencé à imaginer les pires scénarios. [00:35:41] Où les ont-ils emmenés ? [00:35:43] Ma famille n'a pas trouvé d'informations [00:35:45] dans les orphelinats. [00:35:50] -Reem et sa soeur jumelle Rama avaient 9 ans, [00:35:53] Aya, 3 ans, [00:35:55] et Hala, seulement 6 mois. [00:35:58] -Elle allait chez sa grand-mère lui apporter à manger. [00:36:03] En chemin elle rencontra le loup... [00:36:07] -En secret, [00:36:09] elles sont enfermées dans un orphelinat. [00:36:12] Entourées d'enfants, elles croient à un jeu. [00:36:15] -Pourquoi tu as de grandes dents ? Pour te manger ! [00:36:19] Applaudissements [00:36:22] -Au début, [00:36:23] je n'ai pas compris où on était. [00:36:26] Je pensais qu'on nous avait amenées quelque part de beau. [00:36:29] Mais j'ai compris que ce n'était pas beau du tout [00:36:33] et qu'on nous a séparées de nos parents. [00:36:37] -Retranché derrière son écran, Abdelazim, l'aîné, [00:36:41] se souvient d'un mur de silence doublé d'une routine léthargique. [00:36:48] -À 8h, on petit-déjeunait. [00:36:50] À midi, on jouait. Puis il y avait le déjeuner, la sieste. [00:36:54] Ensuite, le dîner et on dormait [00:36:56] de nouveau. [00:37:00] On ne savait rien. [00:37:02] J'ai demandé une fois au garde. "C'est interdit [00:37:05] de poser des questions", a-t-il dit. [00:37:11] -Dans leur malheur, les Khatib sont des miraculés. [00:37:14] Moyennant plusieurs milliers de dollars, [00:37:17] le père fait libérer sa femme, [00:37:19] mais quand Rouba retrouve les enfants, [00:37:22] sa fille de 5 ans ne la reconnaît pas [00:37:24] et les aînés sont comme lobotomisés. [00:37:27] -Ils étaient [00:37:28] petits et ça n'a duré que trois mois, [00:37:30] mais ils ont été très affectés. [00:37:32] Je pense qu'ils voulaient les façonner à leur manière. [00:37:36] Ils ont pris les enfants [00:37:38] dont les mères sont restées en prison. [00:37:42] -Ils ont voulu nous faire oublier [00:37:44] qu'on avait été en prison, oublier notre mère. [00:37:48] Je ne sais pas pourquoi, [00:37:49] mais je n'ai jamais demandé : "Où est maman ? Où est papa ?" [00:37:55] -Sept ans plus tard, Reem et ses soeurs n'expliquent pas [00:37:58] pourquoi elles ont été aussi dociles. [00:38:02] Pour comprendre, il faut se pencher sur les méthodes de l'orphelinat. [00:38:07] Les Khatib étaient séquestrés [00:38:09] par SOS Villages d'Enfants, une organisation internationale [00:38:13] dont le budget annuel dépasse un milliard [00:38:16] d'euros et déjà accusée d'abus dans plusieurs pays. [00:38:20] En Syrie, l'ONG reconnaît avoir reçu 139 enfants [00:38:23] des services de sécurité. Ils étaient hébergés à l'écart [00:38:27] des vrais orphelins, à Saboura, en banlieue de Damas. [00:38:32] SOS refuse nos demandes d'interview, [00:38:35] mais une ancienne employée témoigne. [00:38:38] Rania rédigeait les comptes-rendus des réunions de direction. [00:38:43] -Si j'avais parlé, j'aurais payé le prix fort. [00:38:46] Je me suis toujours dit [00:38:48] qu'un jour, je les exposerais, car ces enfants sont des victimes. [00:38:54] -Aujourd'hui, elle veut sans doute blanchir son image [00:38:57] et dévoile des maltraitances. [00:39:01] -Tous les enfants du centre prenaient des médicaments. [00:39:05] Tous. [00:39:07] C'était des traitements psychiatriques [00:39:09] et des calmants. [00:39:12] Ça les faisait dormir, et à force, ils oubliaient tout. [00:39:17] -Abrutis de médicaments, certains grandissaient [00:39:20] aussi sous de fausses identités. [00:39:25] -J'irai droit au but. C'était des enfants de terroristes. [00:39:28] Le pouvoir [00:39:30] a changé leur nom pour effacer leur passé et les enrôler. [00:39:38] Je n'ai rien fait, car je ne pouvais pas. [00:39:43] On parle quand même de Samar Daaboul. [00:39:48] Elle était à la tête de SOS en Syrie à partir de 2013. [00:39:52] Elle était aussi [00:39:53] amie avec Asma Al-Assad. [00:39:55] C'est la fille d'Abou Salim Daaboul, [00:39:57] le directeur de cabinet de la présidence. [00:40:00] Il ne fallait pas se frotter à cette famille. [00:40:03] -Alerté sur de graves dysfonctionnements, [00:40:06] le siège lance une enquête interne [00:40:08] en 2017, mais l'investigation tourne court. [00:40:14] -Ils ont posé des questions et plusieurs employés ont parlé. [00:40:18] Le rapport aurait dû rester confidentiel et partir en Autriche, [00:40:23] mais au lieu de ça, il est arrivé chez Samar Daaboul [00:40:27] qui l'a corrigé avant de l'envoyer à Vienne. [00:40:29] Ceux qui ont témoigné ont été mis sur liste rouge et virés. [00:40:36] -À la chute du régime, Samar Daaboul [00:40:39] s'enfuit à l'étranger. [00:40:41] L'ONG dit n'avoir plus accepté [00:40:43] d'enfants des services de renseignement [00:40:46] à partir de 2018. [00:40:47] Mais sur les 139 initialement placés, [00:40:50] 80 demeurent introuvables. [00:40:54] Rescapés de cet enfer, les Khatib [00:40:56] se sont réfugiés en Turquie après leurs retrouvailles. [00:41:00] De retour en Syrie, ils comptent porter plainte [00:41:03] contre SOS pour disparition forcée et enlèvement. [00:41:07] En attendant, Reem et Rama tentent de reprendre une vie normale. [00:41:16] -Là-bas, on avait [00:41:17] tout ce qu'il fallait. Ici, beaucoup de choses ne marchent pas. [00:41:21] C'est difficile de vivre ici. [00:41:26] -Le docteur aimerait que sa famille retrouve rapidement sa place [00:41:30] dans la société, notamment sur les bancs de l'école. [00:41:36] Ce collège-lycée, [00:41:38] fermé pendant huit ans, accueille aujourd'hui [00:41:41] 1 300 jeunes filles. [00:41:48] -Quelle est l'unité de mesure ? [00:41:51] Comment mesurer l'angle ? [00:41:54] -Les jumelles [00:41:55] renouent avec la langue arabe en espérant marcher dans les pas [00:42:00] de leur père. [00:42:03] -Je veux devenir médecin. [00:42:04] Je donne tout ce que j'ai [00:42:07] pour obtenir de bonnes notes et être prise en médecine. [00:42:13] -Ici, les élèves [00:42:14] ont toutes grandi avec la guerre. Reem et Rama commencent [00:42:18] à tisser des amitiés et à se confier. [00:42:21] Sonnerie [00:42:27] -Je voudrais oublier ce qui est arrivé. [00:42:30] Quand j'y pense, j'ai envie de pleurer. [00:42:33] -Les filles sont sympas. On s'est fait des amies. [00:42:37] Elles ont été très surprises au début, [00:42:39] mais je pense que c'est important de leur raconter. [00:42:43] -Ces épreuves nous ont donné de la force. [00:42:46] Maintenant, on pourra faire face à tout. [00:42:50] Car on a déjà vécu le pire. [00:42:57] -À 16 ans, [00:42:59] elles devront trouver leur chemin dans un pays exsangue [00:43:02] où tout doit être [00:43:04] reconstruit en même temps. [00:43:07] Face aux défis du quotidien, [00:43:09] la soif de justice n'est pas toujours prioritaire [00:43:13] et se heurte à des budgets limités par les sanctions. [00:43:18] Au 11e étage du ministère des Affaires sociales, [00:43:21] Malak et son collègue Samer [00:43:24] travaillent avec des moyens dérisoires. [00:43:28] -Les dossiers par terre sont enregistrés. [00:43:32] -Il faut éviter à cause de l'humidité. [00:43:35] -La commission épluche des kilos d'archives [00:43:37] que l'administration Assad a abandonnés [00:43:41] dans la débâcle, comme ces documents des services [00:43:44] que recevaient des organisations comme SOS. [00:43:47] -Ceci est un document secret. Les enfants y sont consignés. [00:43:51] Il est écrit de ne divulguer aucune information sur eux. [00:43:54] Voilà le crime. [00:43:57] -Les enquêteurs ont aussi [00:43:59] des albums photo saisis dans les orphelinats. [00:44:07] -On compare ces photos avec celles des familles [00:44:10] pour tenter de faire des recoupements. [00:44:16] Ils se ressemblent. [00:44:19] Comme s'ils étaient frères. [00:44:21] -La commission recherche des centaines d'enfants [00:44:24] dans tout le pays. [00:44:26] Un travail vertigineux qu'ils font bénévolement [00:44:30] et sans même un ordinateur. [00:44:32] Ils ont déjà placé en détention plusieurs anciens ministres [00:44:36] et voient se dégager des scénarios. [00:44:41] -Plusieurs enfants ont été enrôlés dans l'armée [00:44:44] ou avec des milices comme le Hezbollah. [00:44:48] Il y a autre chose : il y a eu des contrats [00:44:51] de placement. Une famille n'arrivant pas [00:44:54] à avoir d'enfant, via un contrat de placement, [00:44:57] on peut leur donner un enfant. [00:44:59] Souvent, c'était des filles. Pourquoi ? [00:45:01] Car elles ont été utilisées de manière... pas très morale. [00:45:08] -L'enquêteur soupçonne [00:45:10] des réseaux de prostitution, de mendicité, de trafics d'organes [00:45:14] et des transferts à l'étranger, notamment en Russie. [00:45:20] -Quand j'y travaille, [00:45:22] je me dis que je dois persévérer, [00:45:24] jusqu'à les retrouver, comme si je cherchais mon propre fils. [00:45:30] -Pourtant, elle se doute que son fils [00:45:32] n'est pas dans ces dossiers. Parmi les milliers de mineurs disparus, [00:45:37] beaucoup, surtout les plus âgés, [00:45:39] ne sont jamais passés par les orphelinats. [00:45:42] Il faut se tourner vers les centres de détention juvénile [00:45:47] comme Khaled ben Walid, en banlieue de Damas. [00:45:50] Aucune caméra n'était jamais entrée ici. [00:45:54] À la chute du régime, les détenus se sont enfuis. Depuis peu, [00:45:59] des garçons de 12 à 18 ans y sont de nouveau incarcérés. [00:46:04] -Ils ont les cheveux longs. On les coupe pour éviter les poux. [00:46:12] -Wadia Shehade travaille ici depuis 2014. Elle a vu défiler [00:46:16] des centaines de mineurs accusés de divers crimes et délits. [00:46:21] Parmi eux, de nombreux enfants d'opposants. [00:46:26] -Un enfant m'avait dit que lui et sa famille [00:46:29] avaient été arrêtés à un barrage. [00:46:31] Il avait été au commissariat, puis est arrivé chez nous. [00:46:37] -Ces mineurs étaient vus comme des terroristes par l'ancien régime. [00:46:42] Le gardien se souvient des chefs d'accusation peu convaincants. [00:46:47] -Financement du terrorisme, participation à une manifestation, [00:46:51] graffitis aux murs. Ce ne sont que des enfants. [00:46:54] Ils n'allaient pas porter des armes ! [00:46:57] -Ils ont pu avouer sous pression, être accusés à tort. [00:47:00] Ou ils étaient innocents. [00:47:07] Nous n'avons fait qu'obéir [00:47:09] aux décisions du juge. [00:47:10] Quand on devait les libérer, on les a libérés. [00:47:14] Quand ils étaient condamnés, [00:47:16] une fois devenus majeurs, on les transférait [00:47:19] vers les prisons pour adultes, à Damas. [00:47:22] -Des transferts aux conséquences funestes. [00:47:26] Peu sont sortis vivants de ce système concentrationnaire. [00:47:30] Musique triste [00:47:32] Des familles ont compris [00:47:34] que leurs enfants ne reviendraient pas [00:47:36] et se tournent vers les fosses communes. [00:47:39] On en découvre chaque semaine en Syrie. [00:47:42] Comme ici, où un incendie a dégagé [00:47:45] cette zone marécageuse. Les bergers ont vu un charnier. [00:47:53] Des secouristes ont mené de 1res fouilles. Faute de moyens [00:47:56] en médecine légale, ils ont laissé le lieu tel quel. [00:48:01] -Il y en a là, jusqu'à la route. Et là aussi. [00:48:06] Dans la terre, sous nos pieds, [00:48:08] il y a des corps. [00:48:12] -Environ 175 corps sont ensevelis ici, [00:48:16] y compris des femmes et des enfants. [00:48:19] -Je cherche s'il y a une pièce d'identité ou une photo. [00:48:29] -On dirait qu'il a 10, 12 ans, non ? Le pantalon est petit. [00:48:33] Même pas 12 ans, on dirait. [00:48:48] -Livrés à eux-mêmes, ces locaux pensent [00:48:51] bien faire en cherchant leurs proches. [00:48:53] Sans réaliser qu'en touchant les dépouilles, [00:48:56] ils détruisent les traces d'ADN indispensables [00:48:59] à l'identification des corps. [00:49:01] Musique pesante [00:49:03] ... [00:49:09] À quelques kilomètres, [00:49:11] Malak se recueille sur les vestiges de sa vie d'avant. [00:49:14] ... [00:49:22] -Malgré toute cette guerre, le jasmin donne encore des fleurs. [00:49:34] C'est ici que mes enfants ont vécu leur enfance. [00:49:37] Que je les ai élevés. [00:49:39] J'ai habité cette maison 20 ans. 20 ans partis comme ça, [00:49:43] dans la poussière. [00:49:49] Ce carrelage vient de mon salon. [00:50:00] Imagine que tu ne retrouves même pas une dalle de ta maison. [00:50:07] J'espère que ces jours-ci, avec notre travail, [00:50:09] on pourra découvrir le sort de mes enfants [00:50:12] et de tous les disparus. [00:50:14] Même si je ne les retrouve pas vivants, [00:50:17] si c'est seulement leurs restes, je l'accepterai. [00:50:20] Je suis en paix avec ça, car tout a un prix. [00:50:23] Si je n'avais pas perdu mes enfants, [00:50:25] sans tous ces martyrs, si on n'avait pas été déplacés, [00:50:28] on n'en serait pas arrivés là aujourd'hui. [00:50:32] Musique triste [00:50:34] -Dans cette quête pour retrouver tous ces enfants, [00:50:37] Malak, les Khatib et toute la Syrie [00:50:39] s'engagent sur un chemin de guérison [00:50:43] et espèrent que la justice leur apportera les réponses [00:50:46] essentielles pour construire l'avenir. [00:50:48] ... [00:50:53] -Ces reportages vous ont plu ? [00:50:55] Envie d'en voir ou revoir d'autres ? [00:50:57] C'est simple, il suffit d'aller sur notre site : arte.tv. [00:51:02] La semaine prochaine, vous retrouverez Andrea Fies. [00:51:05] Il sera question des violences policières au Brésil. [00:51:08] Merci de votre fidélité. [00:51:10] Merci à l'équipe associée à la fabrication de cette émission. [00:51:14] À bientôt sur Arte. [00:51:15] Vielen Dank fürs Zuschauen. Bis bald auf Arte. Tschüss. [00:51:19] Sous-titrage : Boulevard des Productions
Le LLM va découper le script en sujets et lancer plusieurs recherches larges par sujet.
Aucune conversation